15 01 | 2015

Ils ont gagné une bataille car j'ai peur ...

Rédigé par Samaël

Classé dans : Politique

Rédigé le 11 janvier 2015

Le mercredi 7 janvier 2015, la rédaction parisienne du journal Charlie Hebdo était touchée par un attentat faisant 12 morts; le 8 janvier, une stagiaire de police était abattue à Montrouge; le 9 janvier, 2 prises d'otages, par les assaillants présumés du journal à Dammartin-en-Goële et le meurtrier présumé de la policière à Paris, alourdissent le bilan de 4 otages morts ainsi que les 3 preneurs d'otages. Bilan 20 morts en 3 jours.


Il semblerait que l'assaut contre Charlie Hebdo soit en représailles aux multiples satires humoristiques du prophète de l'Islam Mahomet et plus généralement de l'islamisme radical. Quant au meurtre de Montrouge, son auteur présumé aurait été lié aux assaillants présumés du journal Charlie Hebdo. L'usage du conditionnel et de la présomption d'innocence restant indispensables pour l'instant, et probablement pour longtemps, les 3 preneurs d'otages étant décédés.


Ce bilan, même si faible comparé aux nombres de morts quotidiens dans les divers conflits à travers le monde, n'en reste pas moins lourd et dramatique. Si les raisons de ces meurtres sont avérées, cela signifie que des êtres humains sont morts, en France, en 2015, pour avoir exercé leur droit à la liberté d'expression. Cette idée est terrifiante en elle-même. Il existe bien sûr de nombreux pays où les libertés individuelles d'expression, de culte, de pensée sont bafouées ou ignorées en permanence; soit par le régime officiellement en place soit par des groupuscules qui ont la main mise sur la population, mais la France n'en fait pas partie. Même si certains textes législatifs tendent à augmenter le contrôle et la surveillance de la liberté d'expression, la France reste, malgré tout, un des pays où les libertés individuelles sont le plus respectées et défendues. Et c'est là l'origine de ma peur.


Je n'ai pas peur de mourir dans un attentat terroriste, que ce soit en tant que victime directe ou collatérale, je n'ai pas peur d'exprimer publiquement une opinion que je sais contraire à l'avis de fanatiques; tout d'abord car je ne veux pas avoir peur de jouir de mes libertés fondamentales mais également car le pragmatisme des chiffres parle de lui-même : ces représailles sanglantes en France ont une probabilité ridiculement petite de se produire ne serait-ce qu'en comparaison aux décès par accidents de la circulation par exemple.


Par contre, j'ai une réelle peur de la réaction que va provoquer ces actes terroristes. Les réactions que je crains sont à 2 niveaux : celui de la population et celui de la classe politique.

Certaines voix vont s'élever (elles ont même déjà commencées) au sein de la population française pour encourager des représailles vis à vis de la population musulmane de France commettant un amalgame facile mais faux et surtout dangereux. Facile, car dans chaque région du monde, à chaque période de l'histoire, il y a toujours eu une communauté qui était la cible privilégiée pour porter la responsabilité de tous les maux de la communauté des accusateurs et aujourd'hui, en France, ce sont les musulmans issus de l'immigration. Faux, car même si les meurtriers se revendiquaient comme musulmans et comme agissant au nom et pour la défense de l'Islam, ils n'en étaient pas pour autant les porte-paroles. Représenter l'opinion d'un ensemble de personnes demande une légitimité que ces personnes n'avaient tout simplement pas reçue, c'est donc une erreur de la leur donner. Et enfin, dangereux car cet amalgame ne peut mener qu'à plus de défiance, de haine et de violence et donc mener à une scission, et s'il y a scission il y aura tôt ou tard conflit.

Plus on projette une image sur une personne (ou un groupe de personnes), plus il y a de chances qu'elle finisse par devenir ce que les autres pensent d'elle. De même, faire cet amalgame, ne serait que donner une victoire de plus aux terroristes, car ces gens qui ne vivent que pour et par la haine de leur prochain ne peuvent que se réjouir de provoquer encore plus de haine et de conflit; en vouloir à l'Islam ou aux musulmans serait tout bonnement une belle connerie. Une des conséquences les plus visibles de cette erreur risque fort d'être l'augmentation significative du score des candidats d'extrême droite à chacune des futures élections, ce qui m'amène à la plus grande de mes craintes : les réactions de la classe politique et du gouvernement.


A peine quelques heures après les meurtres de Charlie Hebdo mercredi, de nombreux politiciens s'étaient déjà exprimés soit par voix de média, soit via les réseaux dits sociaux. Certains se contentant de "condamner fermement" l'attentat, d'autres de compatir à la douleur des familles et certains, enfin, en ont profité pour "récupérer" ces événements tragiques afin de tirer des conclusions hâtives, le plus souvent sans lien avec la réalité des événements, afin de faire de la propagande pour leurs idées sécuritaires, communautaristes ou encore isolationnistes. Ces événements vont (et doivent) recevoir une réponse législative, ma crainte repose dans la nature de cette réponse. Il est à craindre qu'à l'image d'autres pays, tel que les États-Unis, la prétexte de la lutte contre le terrorisme soit utilisé afin d'augmenter les dérives sécuritaires et totalitaires de notre État pour toujours plus de surveillance massive et systématique, plus de fichage, plus de contrôle des opinions ... bref moins de libertés individuelles. Lutter contre les atteintes aux libertés individuelles en les réduisant me semble tout simplement un non-sens; et pourtant combien de fois ai-je entendu "Moi la surveillance ça me dérange pas j'ai rien à cacher".

« Ceux qui sont prêt à abandonner leur Liberté, pour acheter un peu de sécurité temporaire, ne mérite ni la Liberté ni la sécurité. » [1]

Je pense réels, les risques d'un "Patriot Act"[2] à la française, bafouant sans vergogne toute vie privée et libertés individuelles, érigeant en principe sacré la présomption de culpabilité et le principe de précaution "au cas où". C'est bien de çà dont j'ai peur. Ces solutions de contrôle et d’espionnage sont d'autant plus inquiétantes qu'elles sont connues pour être inefficaces pour solutionner le problème pour lequel elles ont été mises en place mais par contre très efficaces pour être détournées de leur assignation première et utilisées à des fins beaucoup moins avouables que la lutte contre le terrorisme. Espionner et ficher chaque personne, ses opinions, ses fréquentations, son orientation sexuel, bref toute sa vie privée, afin de pouvoir l'utiliser contre lui le jour où le pouvoir en place le souhaitera; voilà la seule réelle utilisation de toutes ces mesures de surveillance généralisées.

Quand aujourd'hui, j’entends des politiques, au journal télévisé, dire que "l'état de droit n'est pas le même selon les circonstances" et qu'il faut "prendre des mesures exceptionnelles par rapport aux lois ordinaires de la démocratie" [3], je ne peux m'empêcher de penser à l'épisode III de la saga Star Wars. La République, se sentant menacée, a confié les pleins pouvoirs exceptionnels au sénateur Palpatine qui, au lieu de les rendre une fois la guerre terminée, va fonder le terrible Empire Galactique; la sénatrice Amidala commentant alors "Ainsi s’éteint la liberté, sous une pluie d'applaudissement" [4]. La comparaison peut faire sourire mais elle n'en reste pas moins valide.[5]

« Le prix payé par les hommes bons pour être indifférents aux affaires publiques, c'est d'être dirigé par des hommes mauvais. » [6]

J’entends souvent des "Oui mais ça n'ira jamais jusque-là, les gens ne laisseront pas des dérives comme ça arriver" et ces mêmes personnes de se désintéresser complètement des lois votées par les élus; du coup qui sont "les gens" ? Qui est chargé de surveiller les dérives ? La réponse est simple : ce sont eux; mais ils ne le font pas.Nous sommes tous responsables, c'est notre devoir à tous de surveiller que nos libertés ne nous soient pas enlevées, que ce soit par des terroristes ou par un gouvernement élu. Et si nos libertés sont en danger, c'est notre devoir de lutter.


Il n'est pas de ma responsabilité de juger les actions (ou inactions) de chacun, je n'ai pas à essayer de vous convaincre de ce que je dis, ni même à vous donner le moindre conseil. Je me contenterai de vivre et d'agir selon mes convictions et mes idées. L'Histoire nous apprend que depuis toujours, les ennemis d'hier sont les alliés de demain ; toutes les périodes sombres de l'Histoire se terminent tôt ou tard et sont suivies par des périodes de paix et d'accalmies avant qu'un nouveau cycle ne recommence. J'ai l'intime conviction que nous nous dirigeons vers une période sombre qui durera certainement très longtemps, tout comme je suis convaincu qu'elle se terminera un jour, mais en attendant ce jour, je suis bien décidé à ne pas être spectateur, à choisir mon camp et à me battre en utilisant tous les moyens dont je dispose.

Je refuse d'avoir peur.

Note

[1]« Those who would give up essential Liberty, to purchase a little temporary Safety, deserve neither Liberty nor Safety. » Benjamin Franklin - November 11, 1755 - Pennsylvania Assembly: Reply to the Governor

[2] Loi liberticide votée aux États-Unis le 26 octobre 2001, donnant les quasi pleins pouvoirs aux services de sécurité sous prétexte de lutter contre le terrorisme. Wikipedia

[3] Henri Guaino, député UMP des Yvelines au Journal 12-13 de France 3 du dimanche 11 janvier 2015 (approx 40:00) . Vidéo

[4] « So this is how liberty dies, with thunderous applause. » Padmé Amidala - Star Wars III - La revanche des Sith IMDB

[5] Sur ce point je vous invite à lire l'excellent article de Benjamin Thiry : L’Empereur Palpatine ou le passage de la république vers le côté obscur

[6] La citation exacte, ainsi que son origine, sont difficile à tracer mais semble provenir d'une interprétation d'un extrait de la République de Platon. La discussion sur wikiquote

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